Tribune libre : Les Chroniques du Coeur / Les sorciers du coeur
Une médecine sans murs, transmise par les siècles
Dans de nombreuses sociétés dites « traditionnelles », soigner n’a jamais été une affaire d’institution. Des guérisseurs ambulants, véritables spécialistes de certaines pathologies graves, parcourent encore aujourd’hui les Andes, le Sahel, la Sibérie ou les steppes d’Asie. Leur savoir, transmis de maître à élève, de père en fils, repose sur l’expérience, l’observation et des recettes parfois héritées de l’Antiquité.
Ces praticiens ont longtemps été marginalisés par la médecine hospitalière occidentale, suspectés de charlatanisme ou assimilés à la sorcellerie. Pourtant, leur médecine a résisté à l’opprobre et aux progrès spectaculaires de la science moderne. Mieux encore, elle bénéficie souvent d’une confiance totale de la part des populations locales, là où l’hôpital est perçu comme lointain, impersonnel ou insuffisant.
Ce qui frappe, c’est que ces médecines « hors les murs » se sont spécialisées dans des maladies parmi les plus redoutées : celles du cœur.
Les sorciers du cœur : entre guérison et sacré
Chamans de Sibérie, Kallawayas des Andes, Wanzams du Sahel : partout sur la planète, certaines confréries de guérisseurs sont réputées pour leur expertise des maladies cardiovasculaires. Leur savoir se pare parfois de mystère, de rituels, d’incantations, voire de pratiques divinatoires, ce qui leur vaut autant de respect que de crainte.
Les Kallawayas de Bolivie, guérisseurs itinérants depuis l’époque inca, incarnent cette médecine ancestrale poussée à son paroxysme. Leur pharmacopée mêle plantes, animaux et substances minérales, et leur diagnostic peut passer par la lecture des entrailles d’un animal sacrifié. Leur savoir est si reconnu qu’il a été inscrit par l’UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
En Afrique, les Wanzams utilisent des décoctions à base de feuilles d’acacia, de lait de chamelle et d’ingrédients tenus secrets pour soigner les affections cardiaques. Les chamans, quant à eux, agissent comme médiateurs entre le monde visible et invisible, utilisant la fumée de sauge, les chants et la transe pour rétablir une harmonie rompue.
Dans toutes ces cultures, le cœur n’est pas seulement un organe : il est le centre de l’énergie vitale, des émotions et du lien entre l’homme et le monde.
Une défiance contemporaine qui fait écho au passé
Le recours à la médecine traditionnelle ne relève pas uniquement de l’histoire ou de l’exotisme. Il s’inscrit aujourd’hui dans une défiance croissante envers la médecine moderne, notamment lorsque celle-ci échoue face à des maladies complexes, rares ou nouvelles. L’épisode de la pandémie de Covid-19 en a été une illustration frappante, avec le retour en force de remèdes populaires et de potions présentées comme miraculeuses.
Le bras de fer entre savoir scientifique et savoir traditionnel est permanent. D’un côté, une médecine rationnelle, fondée sur la preuve et l’expérimentation. De l’autre, une médecine empirique, symbolique, parfois mystique, mais profondément enracinée dans les cultures et les croyances.
Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, ces deux médecines coexistent encore, sans s’exclure totalement. Elles rappellent une vérité essentielle : soigner n’est pas seulement réparer un corps. C’est aussi répondre à une peur, restaurer une confiance, donner du sens à la maladie.
Les « sorciers du cœur » nous interrogent ainsi sur notre propre rapport au soin. Peut-être ne sont-ils pas les adversaires de la médecine moderne, mais le miroir d’un besoin universel que la science seule ne suffit pas toujours à combler.
Par Thibaut Antoine-Pollet, Président de Locacoeur
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